Interview de Michel ERB

Publié le 6 Janvier 2009

Interview publiée initialement par Aurore sur Aikidoka.fr

Michel Erb est Délégué Technique Régional pour la FFAAA. Il se partage entre la Lorraine, la Bourgogne et la Franche-Comté, où se situe son fief, non loin du Château des Ducs de Montbéliard. Fort de son 5è dan Aïkikaï et enrichi d'un BEES 2, il sait mettre à profit sa jeunesse et sa sympathie pour dynamiser les pratiquants, en France comme à l'étranger. Il nous fait aujourd'hui le plaisir de nous exposer sa vision de l'Aïkido comme principe de communication.
 

 

  

Aïkidoka Magazine :  Lors de tes débuts en Aïkido, tu as suivi simultanément plusieurs professeurs. Quelle était ton attente ?

 

Michel Erb : Lors de mes débuts en Aïkido, j'avais 14 ans et du fait de ma situation géographique, je me suis inscrit dans le club d'Aïkido le plus proche. Il y avait en effet plusieurs professeurs qui y enseignaient. Par la suite, dès que j'ai pu me déplacer en voiture de manière indépendante, je me suis mis à la recherche d'autres enseignants pouvant combler ma soif de savoir. A cette époque, ma seule attente était probablement de multiplier les entraînements afin d'acquérir le maximum de connaissances. 
 

A.M. :Aujourd'hui, conseillerais-tu à un débutant de s'investir également auprès de plusieurs professeurs ?

M.E. : Avant tout, je pense que le choix d'un professeur et d'une forme de pratique est un acte très important dans le parcours d'un pratiquant. En effet, il faut que le débutant puisse s'identifier à ce que propose un enseignant. Pour cela, il doit se renseigner, aller voir et pour finir, faire son choix en fonction de sa propre sensibilité. 

L'apprentissage de notre discipline repose sur la mise en place de repères techniques proposés à l'intérieur d'un cadre clairement défini et constant. C'est justement le rôle du professeur de proposer cela à ses élèves. Il est fondamental pour le pratiquant de ne pas se perdre dans le dédale des différentes expressions de l'Aïkido ; en ce sens, la multiplication des professeurs est risquée.  

Bien sûr, il peut être intéressant et complémentaire de s'ouvrir ponctuellement à la pratique d'un autre professeur, surtout s'il s'agit d'un expert de haut niveau, lors d'un stage par exemple. Cependant, il convient de ne pas oublier que la recette de la progression réside dans la régularité et l'assiduité auprès du ou des professeurs incarnant notre sensibilité de pratique.     

La situation aujourd'hui est bien différente de celle de l'époque où j'ai débuté ma pratique. En effet, un débutant peut trouver assez facilement un professeur diplômé d'état, reconnu par ses pairs, pouvant lui proposer un encadrement basé sur un savoir faire et une certaine pédagogie.
 

A.M. : Tu dis que ta rencontre avec Christian Tissier a marqué un tournant décisif dans ta façon de travailler. Qu'est-ce qui t'a interpellé dans la pratique de C. Tissier Shihan lorsque tu l'as découvert ?

M.E. : Lors de ma première rencontre avec Christian Tissier, c'est simplement toute l'approche de l'Aïkido que je m'étais construite jusque-là qui a été soudain profondément remise en cause ! Je pense que de nombreux pratiquants ont vécu cela et que beaucoup continuent à le vivre aujourd'hui sur tous les continents !  Les images qui me restent de ce moment sont celles de l'expression de la précision et de la pureté à travers une fluidité déconcertante. De plus, Christian éclairait et enrichissait ses cours d'explications extrêmement pédagogiques. Cela était très déroutant pour moi, mais représentait parfaitement ce que je recherchais. En fait, c'est sa maitrîse simultanée d'un ensemble impressionnant de paramètres, dont je n'avais même pas soupçonné l'existence à ce stade de ma pratique, qui m'a permis d'identifier au moins clairement deux choses : 

je voulais lui ressembler

pour cela j'allais devoir travailler énormément ! 


A.M. : Depuis 1987, tu t'es rendu plusieurs fois à l'Aïkikaï. Considères-tu ce voyage comme nécessaire dans la vie d'un aïkidoka ?

M.E. : Je pense qu'il est parfaitement possible de pratiquer notre discipline sans pour cela être obligé de se rendre à l'Aïkikaï. Il est même probable que le plus grand nombre des pratiquants n'éprouve pas le besoin de se rendre au berceau de la discipline, ou n'en a pas la possibilité et je respecte cela. 

Personnellement, mon besoin de visiter l'Aïkikaï  de Tokyo découlait naturellement de la profondeur de mon engagement. Je voulais vivre au Japon et pratiquer avec les plus grands experts mondiaux. De plus, j'ai vécu mon premier voyage un peu comme une sorte de parcours initiatique, à travers lequel je suivais les pas de ceux qui m'ont précédé...

 

A.M. : Penses-tu qu'il sera nécessaire pour toi d'y retourner au cours de ta carrière d'aïkidoka ?

M.E. : J'essaie durant ma vie de me former sans cesse et de vivre mes passions. Ainsi, je suis persuadé que chaque entraînement au Hombu Dojo me fera le plus grand bien et me donnera beaucoup de plaisir.  D'ailleurs, je projette déjà d'y retourner car le Japon est un pays qui me fascine et je suis très loin d'avoir pu étancher ma soif de découverte. 


A.M. : Quels sont les professeurs qui t'ont le plus marqué au Hombu Dojo ?

M.E. : Lors de mon premier voyage, je me suis obligé à pratiquer sous la direction de différents experts afin d'apprécier la richesse de l'enseignement proposé au Hombu Dojo. Ainsi, j'ai effectué tous les cours quotidiennement. Lors des voyages suivants, ma sensibilité m'a dirigé vers certains professeurs en particulier. J'ai été impressionné par Kisshomaru Ueshiba et son fils Moriteru (actuel Doshu) mais également par Yamaguchi Senseï, Tada Senseï, Masuda Senseï, Endo Senseï, Yasuno Senseï et Seki Senseï. J'ai également eu le privilège de pouvoir assister à quelques cours d'Osawa Senseï (père). Chacun d'eux m'a apporté quelque chose qui m'a permis de construire ma recherche, et ce que je suis aujourd'hui.  


A.M. : Lors de tes stages, tu insistes beaucoup sur l'ukemi. Quelle sensibilité essaies-tu de développer chez Uke ? 

M.E. : Je conçois l'Aïkido comme un art au sens noble du terme, permettant, à travers la pratique de techniques martiales, de vivre un échange basé sur le principe de la communication. Cet échange donne les moyens à chaque pratiquant de prendre conscience de lui-même à travers ses craintes ou ses difficultés physiques. Il peut ainsi travailler à son perfectionnement  en étudiant les mouvements qui, à eux seuls, contiennent tous les outils utiles à cette prise de conscience. 

Pendant cette étude, Uke et Tori ont chacun un rôle précis à tenir. Ainsi, à mon sens, le rôle d'Uke ne se résume pas uniquement à réaliser une attaque pouvant permettre à Tori d'effectuer sa technique, puis de chuter de manière plus ou moins accrobatique. En effet, Uke se doit de continuer à maintenir, durant toute la durée de l'échange, les conditions nécessaires à la réalisation de la technique effectuée. Cela n'a rien à voir avec une complaisance quelconque, car l'action fluide et souple d'Uke se caractérise également à travers un placement rigoureux et précis appelant de la part de Tori des qualités d'exécution de plus en plus fines. Ainsi, un aspect du rôle d'Uke peut également être de mettre en lumière la perfectibilité de la technique de Tori. Cela peut parfois même passer par des phases de “blocages éducatifs” permettant une meilleure prise de conscience, par Tori, de points particuliers à travailler; le tout, bien sûr, dans un esprit bienveillant et constructif. 

En fait, je suis persuadé que l'Aïkido ne peut pas se réduire à un simple système d'auto-défense. En ce sens, je mets très souvent l'accent sur cette vision du rôle d'Uke. Enfin, je pense que l'étude rigoureuse du rôle de chacun durant l'exercice technique permet d'entrevoir les possibilités de variations et au final, d'applications.        


A.M. : Quels sont alors les travers de Uke qui te semblent le plus nuisibles ?

M.E. : Comme je l'ai précisé précédemment, l'Aïkido est un échange à travers le mouvement. Ainsi, chaque pratiquant  perçoit à travers le mouvement uniquement ce que sa sensibilité lui permet de ressentir à un moment donné. En ce qui concerne le travail d'Uke, il est certain que toutes les formes de raideur ou, à l'inverse, un esthétisme démesuré, contribuent à limiter cette perception. De plus, et bien que connaissant par avance le déroulement de l'échange, Uke ne doit jamais anticiper les placements et déplacements de Tori, ou mettre en place une forme de compétition ou de contre systématique. Cependant, les travers nuisibles à Uke sont les mêmes que ceux nuisibles à Tori, car durant l'expérience de la pratique, l'un est le miroir de l'autre. Il me semble d'ailleurs qu'un des rôles du professeur est de cadrer cela de manière pédagogique.  


A.M. : Tu as été récemment félicité par C. Tissier pour ton essentielle contribution à l'élévation du niveau régional.  Comment conçois-tu ton rôle de DTR ?

M.E. : Il est vrai que l'éloge suprême pour un professeur c'est d'être félicité par son propre professeur pour le travail accompli. En ce sens, j'ai été très honoré que Christian Tissier  ait apprécié, lors de ce stage national (Vesoul, 16/03/2008, NDLR), la ligne de travail et le progrès des pratiquants présents. 

En ma qualité de Délégué Technique Régional, j'essaie de fédérer les pratiquants autour de la ligne de travail que j'ai choisie et qui découle de ma propre sensibilité. De plus, il est important de proposer aux élèves et aux professeurs une méthode de travail,  qui leur permet de ne pas se laisser envahir par des certitudes mais au contraire de cultiver un esprit d'ouverture et un besoin de recherche. En cela, les stages de Christian Tissier, que je suis régulièrement, m'aident beaucoup. 


A.M. : Qu'attends-tu des enseignants de club ?

M.E. : Les enseignants ne se rendent pas toujours compte qu'ils sont les véritables moteurs de leur club. Ils suscitent la motivation des débutants et doivent l'entretenir tout au long de leur pratique. Ceci n'est pas toujours simple, j'en conviens ! Cependant, en se sclérosant dans un coin ou en se privant de tout échange avec les autres pratiquants ou enseignants, toute progression devient difficile. J'en suis intimement convaincu, car dans n'importe quel domaine ou profession, la remise en question et l'échange avec les autres sont une nécessité d'évolution. Il en est de même dans notre discipline...  


  

A.M. : As-tu le sentiment que le niveau technique est plus difficile à maintenir en province qu'en région parisienne ?

M.E. : Aujourd'hui en France, il faut tout de même constater que la plupart des régions disposent d'un encadrement technique très compétent. Ainsi, je ne suis pas certain que le niveau technique soit plus difficile à maintenir en province qu'en région parisienne. En fait, je pense plutôt que ce sont la motivation et les moyens que chaque pratiquant se donne qui vont déterminer la qualité de sa pratique. 
 

A.M. : Merci Michel pour le temps que tu nous a consacré.

M.E. : Merci à vous.


Pour en savoir plus :
http://michelerb.fr

http://www.aikido-franchecomte.com/

Rédigé par gonojukan

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