La belle utopie de l’UFA a pris fin

Publié le 13 Janvier 2009

L’UFA, Union des Fédérations d’Aïkido, avait pour rôle la fusion à terme de la FFAAA et la FFAB, les deux principales fédérations d’Aïkido françaises. Pourquoi ? 



Relations entre l'Etat et les Fédérations


Il faut savoir que l’Etat français contrôle de très près le monde sportif. Il le fait en donnant son agrément aux fédérations, mais surtout en désignant une fédération délégataire et une seule, par discipline sportive. C’est cette fédération qui est chargée d’édicter les règles de la pratique et d’organiser les championnats régionaux, nationaux etc... 

En quoi cela nous concerne-t-il puisqu’il n’y a pas de compétition en Aïkido ?
 

Il se trouve que c’est aussi cette Fédération délégataire qui organise les passages de grades. Il faut bien savoir que ce n’est pas la Fédération qui attribue un grade, elle ne fait que soumettre des candidats ayant réussi l’examen à l’approbation de la CSDGE (Commission Spécialisée des Dans et Grades Equivalents). 
 

Ainsi, en France c’est l’Etat qui valide les Dan et qui est propriétaire du terme “Dan” (signifiant degré en japonais). Dans la plupart des autres pays occidentaux, le monde sportif est beaucoup moins régulé. Ce système a l’avantage de garantir une rigueur dans la qualité de l’enseignement et dans la reconnaissance des grades et diplômes, mais il est confronté à certaines difficultés avec une discipline non-compétitive comme l’Aïkido, qui se situe à la lisière du monde sportif.

Il faut aussi préciser que ce système a ses limites puisque les grades Dan français délivrés par l’Etat sont les seuls reconnus en France (l’Etat Français reconnaît quand même les grades Aïkikaï à partir du 5eme Dan) mais que seul les grades Aïkikaï (délivrés par l’Aïkikaï à Tokyo) sont reconnus à l’étranger...
 

Devant le dilemne insoluble posé par l’existence de deux fédérations majoritaires (rassemblant chacune à peu près 30 000 licenciés), l’Etat a créé une structure provisoire, l’UFA (Union des Fédérations d’Aïkido), qui était destinée à donner le temps (1 olympiade) aux deux Fédérations de fusionner. C’est ainsi que pendant les quatre dernières années, les passage de grades et de BE (Brevet d’Etat d’Educateur Sportif) ont été organisés conjointement. Les frères ennemis ne parvenant pas à s’entendre, l’Etat a même mandaté des spécialistes es-arts martiaux français, des judokas, pour trouver une solution à tout ce mic-mac. Nouvel échec....
 

L’UFA est devenu un organisme fantôme puisque dirigé paritairement par deux Fédérations passant leur temps à se bloquer mutuellement, le Ministère des Sports ne comprenant pas pourquoi les aikidokas qui parlent tant d’harmonie en ont si peu à revendre lorsqu’il s’agit de s’entendre. Bref, l’Etat a fait tout son possible pour forcer l’union, coupant même les subventions aux Fédérations mais rien n’y a fait, les mariages de raison ne sont plus dans l’ère du temps ! 
 

La situation a évoluée ces dernières mois. L’olympiade étant parvenue à son terme et devant le constat d’échec, le Ministère a fini par jeter l’éponge, renonçant à l’union forcée. 
 
 

 



Escarmouches à Tanabe...


En octobre dernier, au congrès de la Fédération Internationale d’Aïkido à Tanabe au Japon, la FFAAA s’est vu rejeter sa demande d’intégrer le Comité Directeur au profit de la Suède : son projet d’unification de l’Aïkido a été mal perçu par les membres de la FIA (Tamura Senseï en tête) qui ont des pratiques et des visions très diversifiées de l’Aïkido. Il est cependant assez intriguant que la FFAAA, représentant la FIA pour la France, pays comptant le plus de pratiquants au monde en dehors du Japon, ait été écartée au profit de la Suède qui, selon les chiffres que j’ai pu trouver sur internet, compterait 5000 aikidokas seulement (pour la France il faut compter environ 60 000 licenciés FFAB-FFAAA mais on parle de 300 000 pratiquants tous style confondus)... Il est aussi étonnant de voir les dirigeants de la FFAB claironner leur victoire et se faire les chantres de la diversité, alors qu’il est de notoriété publique que le modèle de Tamura Senseï y est largement dominant. N’apprend-on pas en Aïkido qu’il faut combattre le désir de vaincre, qu’il ne doit y avoir ni gagnant, ni perdant ? Le triomphalisme de ces dirigeants en dit long sur la dichotomie entre l’idéal et les actes dans la pratique de l’Aïkido. Certains historiens de l’Aïkido ont avancé l’hypothèse que la séparation entre FFAB et FFAAA aurait été orchestrée depuis le Japon, inquiet de l'essor de l’Aïkido français et du poids qu’il prenait dans l’Aïkido mondial. Diviser, est-ce mieux régner ?
 

Pendant ce temps, la FFAAA ne communique absolument pas sur le sujet, aucune explication n’est donnée. Profitant de cet écueil de la FFAAA à Tanabe, la FFAB a décidé de quitter l’UFA, ne laissant de fait plus qu’une coquille vide. L’Union des Féderations Françaises d’Aïkido semble donc définitivement consommée. L’UFA continue cependant d’exister pour servir de support à la CSDGE, des accords sur les modalités des passages de grades étant à convenir entre les deux Fédérations.
 


 

 

Alors pourquoi tant de difficultés à communiquer et à travailler ensemble ? 



L’Aïkido n’est-il pas censé être harmonie, partage et tutti-quanti ? Déjà, il y a une profonde différence entre l’approche pédagogique et technique des deux Fédérations majoritaires, chacune étant profondément influencée par des personnalités très différentes, sans doute les plus marquantes de l’Aïkido français, Nobuyoshi Tamura pour la FFAB et Christian Tissier pour la FFAAA. De plus, les rivalités sont nombreuses dans les Fédérations, et les techniciens, poussés à la professionnalisation par le système français, ont parfois beaucoup à perdre dans une possible union. 


Imaginez deux entreprises qui doivent fusionner, chacune ayant peur que l’autre ne devienne majoritaire et qu’un poste sur deux doive sauter à son désavantage. Pas simple... partageriez-vous votre bureau avec un collègue issu d’une autre entreprise, travaillant différemment, en sachant qu’au bout du compte il n’en restera qu’un dans le bureau... et que ce sera peut-être lui ?


Ayant commencé la pratique de l’Aïkido à la FFAB, puis ayant rejoint la FFAAA séduit par le travail de Christian Tissier et par une approche pédagogique plus “occidentale” qui me convenait mieux, je sais que les préjugés sont nombreux et qu’ils remplacent souvent la connaissance des faits. Préférant l’approche et la technique développée par la FFAAA et ayant fait mon choix en connaissance de cause, je comprends cependant ce qui pousse certains pratiquants à préférer la FFAB, plus traditionnaliste. Et tant mieux, la richesse est dans la diversité et plus la pratique sera plurielle, plus l’Aïkido saura séduire les pratiquants.


Dirigeant aujourd’hui un club, je comprends mieux les enjeux : chacun préfère que les aïkidokas potentiels viennent grossir les rangs de ses adhérents, et le plus simple est de persuader ses élèves qu’on est le meilleur en dénigrant l’autre. Cette technique est même appliquée entre clubs et techniciens d’une même Fédération, c’est dire si le mal est profond. 

Heureusement il existe aussi des gens de bon sens, ouverts d’esprit, des passionnés curieux et tolérants qui ont envie de connaître l’autre. Et il ainsi parfois possible de nouer des relations de confiance et de respect entre différentes formes de pratique. C’est ainsi que même si notre approche est différente, nous avons eu souvent eu l’occasion de partager le tatami et la pratique avec les clubs FFAB de Besançon, en échangeant dans la conscience de pratiquer deux facettes différentes d’une même discipline. 


En ce sens, la base des pratiquants fait souvent preuve de plus de bon sens que ses élites. La problématique du pratiquant “de base”, qui constitue la majeure partie des aïkidokas français, est de trouver un club, un enseignant, une forme de pratique qui lui corresponde. Et ce, sans se préoccuper des considérations politiques et des soucis d’intérêts personnels des caciques des organismes fédéraux.


Alors, est-ce vraiment dommage ?

On a sans doute perdu une belle occasion d’offrir un visage unifié de l’Aïkido Français qui rassurait les pratiquants, les débutants, et qui évitait certaines dérives mystico-sectaires. Ceci étant dit, si on considère qu’une fédération unifiée aurait sans doute fini par voir la prédominance politique d’une équipe dirigeante, qui aurait fini par imposer un style unique, alors que la richesse de l’Aïkido est bien dans la pluralité des formes d’expression qu’il peut prendre, c’est peut-être une chance !


Il suffit de se référer pour cela au modèle des fédérations dominantes en arts martiaux à savoir la FFJDA (pour le Judo) et la FFKDA (pour le Karaté) pour se dire que c’est peut-être une opportunité. Je ne rentrerai pas dans les détails, car ces fédérations ont de grandes qualités dont l'Aïkido devraient s’inspirer, mais il est clair que la prédominance de la discipline Judo au sein de la FFJDA, comme du style Shotokan au sein de la FFKDA, ne facilite pas forcément l’expression et le développement de courants plus minoritaires ou de disciplines associées. Il y a donc à craindre qu’une Fédération unique ait fini par imposer une nomenclature unique et une forme d’expression unique, ce qui aurait tué une partie de l’originalité, de la créativité et de la faculté d’évolution de l’Aïkido.



L’UFA est morte ? Vive l’UFA !


Finalement chacun va reprendre sa pratique de son côté à sa manière, ce qui n’empêchera pas les gens de bonne volonté de se donner la main. Cela va donner un peu d’air à toutes les Fédérations indépendantes qui ne se reconnaissent ni en la FFAB, ni en la FFAAA, et qui craignaient beaucoup pour leur liberté. Et les Fédérations vont pouvoir enfin cesser leur guerre des tranchées et se consacrer peut-être au vrai problème, à savoir le développement de l’Aïkido ! 


En effet plutôt que de chercher à dénigrer les autres aïkidokas, les autres enseignants, les autres formes de pratique, il serait préférable d’utiliser cette énergie à des fins constructives. Le rôle des Fédérations devrait être de former des enseignants, de les aider à créer des clubs, trouver des salles, négocier des assurances, obtenir des subventions, communiquer auprès du grand public etc... Au lieu de ça, les créateurs de club qui forment l’avenir et le potentiel de développement de l'Aïkido sont livrés à eux-mêmes, les candidats à l’encadrement et à l’enseignement étant découragés par l’ampleur de la tâche (il suffit de voir combien il est devenu difficile de passer son Brevet Fédéral dans certaines régions).


Il serait peut-être temps pour l’Aïkido de se réveiller, d’oublier les querelles intestines et les guerres fratricides pour repartir à la conquête des pratiquants !


Rédigé par gonojukan

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