Enseignement et Ego en Aïkido

Publié le 19 Février 2009

Article publié par Stéphane


Force est de constater que la méthode pédagogique généralement utilisée en Aïkido est la pédagogie par reproduction ou mimétisme. L’enseignant démontre un mouvement que les élèves s’appliquent à reproduire. En effet la nature même des techniques martiales des Budo, de par leur codification, leur fonction d’étude et du fait de la recherche d’une précision absolue dans l’exécution d’un mouvement en dehors des contraintes d’un vrai combat rend les autres formes de pédagogie difficiles à mettre en application.


Il est quasiment impensable de mettre en place des exercices qui amèneraient l’élève à “trouver” de lui-même un mouvement aussi complexe que shihonage ou ushi kaiten sankyo. Il ne s’agit pas de taper ou lancer un ballon, le mouvement est trop complexe pour pouvoir être “réinventé” spontanément par l’apprenant.





Bujutsu, Budo et compétition
 
Il faut aussi rappeler que la finalité des Budo est une forme d’accomplissement personnel plus qu’une recherche de réalisme et d’efficacité pratique. L’enseignement martial est utilisée comme un moyen d’éducation et de perfectionnement de l’Homme par la transmission de valeurs morales et physiques.

Bien sûr, certains Budo qui pratiquent la compétition développent une forme de recherche d’efficacité pratique, mais dans le cadre de règles (codes) bien précis qui démartialisent la technique pour en faire un jeu. En japonais on ne “pratique” pas l’Aïkido ou le Judo mais on “joue” à l’Aïkido ou au Judo. 

 

L’expression technique est alors débarrassée de ces aspects les plus efficaces (et donc les plus dangereux). Ainsi en Judo, nombre de techniques trop dangereuses en compétition ont été interdites et sont tombées dans l’oubli. La fameuse technique “tempête sur la montagne” (yama arashi) utilisée par Shiro Saigo à l’époque des défis entre écoles de Jujutsu pour démonter la supériorité du Judo est aujourd’hui interdite. Saïgo, qui était avant-tout un grand pratiquant d’Aïkijutsu, tua plusieurs de ses adversaires par l’emploi de cette technique dévastatrice alors qu’il mesurait 1m50.


La compétition dénature donc la martialité de l’expression technique (puisque c’est “pour de faux”) mais aussi la finalité profonde des Budo puisque l’esprit compétitif pousse à certains excès qui sont en contradiction avec les valeurs morales et physiques du Budo (vaincre l’ego, respecter son adversaire, préserver son corps...). Une des motivations de Jigoro Kano en créant le Judo visait à le débarrasser de tout ce qui était trop dangereux (clés, frappes...) pour redorer l’image du Jujutsu. En effet, celui-ci  était, à la fin du 19ème siècle au Japon, souvent considéré par le peuple comme une pratique de voyous, destructrice et violente.

Mais si la compétition peut pousser l’ego à s’affirmer de manière démesurée (“on est des champions”) elle apprend aussi qu’il y a toujours tôt ou tard meilleur que soi, que rien n’est jamais acquis et qu’aucun adversaire ne doit être sous-estimé. Tout champion finit par trouver son tombeur. 





La position de l'enseignant en tant que modèle


Retournons donc à nos moutons, à savoir le modèle pédagogique par imitation. Cette méthode met l’enseignant dans une position particulière, celle du “modèle” à imiter, à reproduire. Qui peut prétendre à ce statut en Aïkido en dehors de quelques hauts-gradés ?

A force de concentrer tous les regards, souvent de débutants ébahis par la maîtrise et la virtuosité de la technique, l’enseignant finit par y croire et à s’autopersuader de la validité de sa démonstration. Et comme aucune compétition ne vient remettre les pendules à l’heure, l’automystification prend racine profondément. 


Il fut un temps où, dans les salles de karaté, le professeur devait battre tous ses élèves en combat à la fin du cours pour prouver qu’il était bien le “maître”. Ces temps sont révolus et aujourd’hui le rôle de l’enseignant d’Arts Martiaux est plus pensé comme celui d’un éducateur sportif, qui doit mettre en oeuvre des connaissances scientifiques appliquées au sport pour “éduquer” ses élèves. Mais ce rôle de modèle technique de “référence” a vite fait d’instaurer une relation de maître à disciple si l‘ego prend peu à peu le dessus.

Heureusement, le fait de rester actif au niveau fédéral, de participer régulièrement à des stages avec des hauts-gradés permet de garder les pieds sur terre. On y prend conscience de ses faiblesses techniques, de ses erreurs voire de ses dérives et cela permet de recaler la transmission technique mais aussi l’ego. Il faut très souvent en Aïkido passer par des phases de profondes remises en question pour pouvoir avancer et progresser.





Un confort ou un piège ?

Ces phases sont parfois très douloureuses psychologiquement. La facilité est donc pour certains enseignants de quitter le rôle de pratiquant, de fuir ces stages qui les remettent en question, et de dénigrer le travail de hauts-gradés dont ils n’ont soi-disant rien à apprendre. On reste alors tranquillement dans son rôle gratifiant d’enseignant de club, de modèle technique suscitant l’admirations des élèves, et peu à peu l’automystification s’ancre définitivement, le rôle d’éducateur sportif se pervertit et la nature profonde du Budo est bafouée.


En effet, l’abandon de l’ego est au coeur de la pratique martiale, et qu’apprend-on en Aïkido si ce n’est à accepter de perdre, accepter de ne pas humilier l’autre, accepter de ne pas détruire l’adversaire et ainsi rompre le cycle de la haine. Abandonner son ego sur un plan moral est le seul moyen de pouvoir espérer l’abandonner sur le plan physique, abandonner cette volonté de vaincre l’autre qui nous fait lever les épaules, raidir les bras, travailler en force et nous met finalement en face de nos propres faiblesses physiques. La perte d’ego se traduit au contraire par un relâchement général, qui fait que l’on accepte l’autre et que l’on devient finalement plus disponible, plus mobile et plus fort. 


Il faut aussi se garder de cette automystification en tant qu’élève, se croire meilleur ou supérieur parce qu’on est l’élève d’un professeur fameux. Les capacités du professeur ne sont pas celles de l’élève ! Il faut au contraire cultiver la richesse de l’Aïkido, qui est dans la pluralité et l’acceptation de la différence. Il y a presque autant de façons de faire shihonague que de pratiquants, et ce qui fait la validité d’une technique, c’est le respect de principes fondamentaux plus que la correspondance avec une forme technique unique qui servirait de mètre-étalon.


Fuyez donc ces professeurs qui prétendent toujours être les meilleurs et que vous ne voyez jamais pratiquer, chuter, suer, reconnaître leurs erreurs... et fuyez votre ego qui ne fera que vous affaiblir !

Rédigé par gonojukan

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