La projection en Aïkido

Publié le 10 Mars 2009

Article publié par Stéphane

Un karateka m’a fait récemment la remarque suivante : “l’Aïkido, c’est du cinéma parce que le type chute alors qu’il n’y est pas obligé”. C’est d’ailleurs un point sur lequel les débutants se posent souvent la même question. La réponse la plus courante est qu’en Aïkido, nous n’avons pas la volonté de contraindre l’adversaire et que nous le laissons libre dans sa gestion de la chute. C’est d’ailleurs souvent une déformation pédagogique : le débutant ayant généralement une forte appréhension, il est nécessaire, à des fins d’apprentissage, de le laisser libre de gérer sa chute pour lui éviter de se blesser. Ceci l’aide à vaincre cette appréhension, le fait d’être seul responsable et gestionnaire de son ukemi étant rassurant.


La problématique est que l’on finit par fixer ces formes de travail intermédiaires et que l’on oublie de créer un vrai déséquilibre chez Uke. Ce que perçoit le spectateur, qui a conscience d’un simulacre. 


D’autre part, toujours dans un but de sécurisation du partenaire, afin de lui permettre de chuter alors qu’il subit une clé articulaire, on va assister à une codification nécessaire de l’ukemi, Uke apprenant à anticiper sa chute en fonction des signaux corporels que Tori lui envoie (n’oublions pas que 80% de la communication est non-verbale).

Tout comme un spécialiste des frappes apprend à lire une attaque, en Aïkido Uke apprend à lire les intentions de son partenaire. En effet, Uke sait très bien que dès qu’on passe la vitesse supérieure dans l’exécution de la technique, il va devoir anticiper légèrement sa chute pour éviter la contrainte articulaire qui peut être très douloureuse. 


Ainsi, le choix d’une chute surpassée sur kotegaeshi est un acte volontaire de Uke, qui de cette manière va accompagner la torsion du poignet que lui fait subir Tori afin d’éviter de sévères lésions au niveau des tendons. On en arrive à cette différence fondamentale des chutes en Aïkido par rapport aux projections d’autres disciplines martiales, à savoir que la chute est souvent le choix d’Uke. Dans le cas de kotegaeshi, c’est bien Uke qui choisit de faire une chute surpassée, que Tori ne peut lui imposer, pour éviter la clé du poignet et sauvegarder son intégrité. 

 


Sur les kokyunage par exemple, Tori ne peut imposer de chuter à Uke, même si le déséquilibre est correctement effectué, par manque de leviers bio-mécaniques. Uke chute parce que l’attitude de Tori, son placement, sa prise d’axe, sa gestion de la distance sont tels que que s’il ne chute pas, Tori pourra lui appliquer d’autres techniques beaucoup plus létales. La chute en Aïkido est donc un choix stratégique qui contre ainsi en partie les intentions martiales de Tori.


Cette notion est difficile à appréhender pour un spectateur extérieur qui, en voyant une chute surpassée sur Kotegaeshi, comprend bien qu’il ne s’agit pas d’une projection de la part de Tori mais d’un acte volontaire de Uke. Ce schéma sort du cadre de lecture classique des situations de confrontation dans les arts martiaux et sports de combat, ce qui fait que le spectateur ne le comprend pas et l’assimile au mieux à du cinéma, au pire à de la danse.


Il est certain qu’aucun agresseur non-éduqué n’aura un tel réflexe sur kotegaeshi ! Cette chute permet donc aux partenaires de travailler à une vitesse d’exécution réaliste sans risque de blessure puisque Uke accompagne et neutralise le retournement du poignet en surpassant sa chute, ceci n’empêchant pas Tori de finaliser sa technique par une immobilisation au sol. On respecte donc le principe d’intégrité de l’Aïkido qui permet aux deux partenaires de travailler de manière sécurisée, tout en créant une situation de combat où Uke et Tori sont tous deux gagnants.


Cet échange d’intentions est donc très difficile à comprendre pour des pratiquants d’autres disciplines qui reposent sur des confrontations artificielles (puisque régulées). Ainsi en Judo, la chute est imposé au partenaire, on le saisit, on instaure un déséquilibre puis on sape ses appuis, en le décollant du sol (projeté de hanche ou d’épaule), ou en lui balayant les jambes (balayage ou fauchage), voire en plaçant un barrage (jambe) qui force Uke à passer par dessus. Ces éléments sont parfois combinés dans une même technique. On est donc bien dans un répertoire de projection, Tori projetant volontairement Uke qui ne peut s’y soustraire. En Aïkido, en dehors de quelques techniques appelées Otoshi ou des Koshinage, la projection est généralement un choix stratégique de Uke lui permettant de se soustraire à la violence possible de Tori. Les rôles sont donc inversés. 

 


Une autre lecture est également possible de la chute en Aïkido, si on quitte le plan pédagogique et que l’on se place sur un plan de pure recherche d’efficacité martiale. Une remarque de Saïto Senseï rapporte cette réflexion de O Senseï : la projection en Aïkido sert à se débarrasser d’un corps mort. On est ici très loin de la voie d’harmonie qu’est devenu l’Aïkido, mais si on se replace dans le contexte de la genèse des Bujutsu par les guerriers japonais de l’époque féodale, l’explication possible est que la technique “Aïki” doit permettre de neutraliser physiquement de manière radicale son adversaire avant l’étape de projection. Ceci force à repenser le rôle des atemis et des clés à l’origine de l’Aïkido... On doit aussi reconsidérer la prise d’initiative pour avoir une lecture inversée à double sens de l’Aïkido, où les rôles de Uke et de Tori changent de nature.


Nous voilà donc très loin d’une lecture simpliste des situations martiales imposées par des confrontations régulées et qui peuvent laisser croire à certains que l’Aïkido est de la danse ou du cinéma... et si il s’agissait simplement de conserver les secrets martiaux de l’Aïkido aux yeux du plus grand nombre ?


 
Demandez donc aux Uke d'Hervé Guénard si c'est du cinéma l'Aïkido...

Rédigé par gonojukan

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