Un dojo innternachionôl !

Publié le 15 Juin 2009

Article écrit par Aurore

 
Par un beau samedi de juin, nous avons eu la joie d'accueillir Guillaume Erard, aïkidoka français expatrié à Dublin et ancien compère d'Aurore au magazine AïkidoKa. Ce solide gaillard a profité de son retour en France (destiné à préparer son exil prochain au Japon) pour animer un cours spécial de 3 heures... plutôt sportif !



Guillaume pratique l'Aïkido depuis une douzaine d'années, et a suivi plusieurs écoles au gré de ses déplacements. Après des débuts au sein du groupe Nocquet, il rejoint en 2001 l'Irlande pour des raisons professionnelles et partage notamment le tatami de Alan Ruddock (6e dan butokukai), un élève direct de Ô Senseï. Il rejoint ensuite le United Kingdom Aïkikaï en Angleterre avec Bill Smith (6e dan Aïkikaï Shihan), avant de s'établir plus longuement au Dublin Aïkikaï Aikido sous la direction de Cyril Lagrasta (4e dan Aïkikaï). Dans ce dojo sont souvent invités Philippe Gouttard (6e dan Aïkikaï), Marc Bachraty (5e dan Aïkikaï), et bien sûr Christian Tissier que Guillaume suit avec enthousiasme. Sa vie professionnelle ne le retenant plus davantage en terre irlandaise, Guillaume effectue actuellement les formalités nécessaires à un séjour qu'on imagine (très) prolongé au Japon, où il pourra retrouver avec joie le Hombu Dojo, qu'il avait fréquenté en 2008 au cours d'un séjour de repérage.


Un parcours riche mené avec une passion et une volonté de fer qu'il convient de saluer... par quelques chutes bien senties ! 


D'emblée, Guillaume a annoncé la couleur très tonique qu'il souhaitait donner à son cours : nos corps tout rouillés du samedi matin ont du vite trouver le rythme car les nagewaza étaient au rendez-vous ! Les élèves du Gonojukan se sont mélangés à ceux du Dublin Aïkikaï (des irlandais, espagnols, français, canadiens, polonais et américains) dans une ambiance "auberge espagnole" très chaleureuse. Les bisontins ont commencé à puiser dans leurs souvenirs d'anglais avant de se rendre compte combien le langage de l'Aïkido est universel. Même Guillaume s'est perdu dans la langue à adopter devant un public si hétéroclite ! Il a commencé en français, puis les habitudes ont repris le dessus jusqu'à ce qu'un timide "euh... in french, please ?" ne nous fasse tous éclater de rire. 


Petite revue de détails d'un aïkidoka surmotivé et à l'avenir prometteur :


"Pendant ton cours, en anglais ou en français (lol) tu nous a présenté quelques uns de tes chevaux de bataille. Notamment : ne pas parler sur le tatami. Tu n'aimes pas beaucoup les moulins à rata...  

- Effectivement ! Pour moi les mots, sur le tapis, ne servent qu’à se mentir à soi même et aux autres en déformant la réalité du mouvement. C’est aussi le principe du téléphone arabe : le professeur dit quelque chose que l’élève interprète et qu’il va ensuite re-expliquer à son partenaire en se basant sur l’erreur technique qu’il a perçue, puis le partenaire lui-même ne va pas toujours comprendre à 100% cette correction et peut être même mal la vivre... Si tu ajoutes la difficulté de pratiquer avec une personne de langue et culture différente, c’est la fin ! On ne se parle pas sur les tapis à Tokyo, alors je ne vois pas pourquoi on devrait palabrer en France sous prétexte qu’on parle tous la même langue. 

Quand je viens en stage en France, je présente mon passeport irlandais. C’est très utile, car quand quelqu’un commence à me parler sur le tapis, je peux prétendre ne pas comprendre et ça m’évite d’avoir à endurer les monologues stériles (rires).
 

Sérieusement, je comprends tout à fait que les gens s’offusquent lorsque je ne leur réponds pas ou ne leur dis pas mon nom sur le tapis, mais je suis convaincu que quand on pratique bien pendant 5 minutes, quand on s’est réellement fait plaisir, cette mauvaise impression est bien vite oubliée et on sait alors vraiment à qui on a affaire. On peut ensuite parler de tout ce qu’on veut à la buvette après le stage.

 

 
 

"Comment te places-tu dans l'inévitable débat sur l"efficacité" de l'Aïkido ? 
 

- Je n’y participe jamais. Je déteste et évite les discours sur  l'efficacité ; ce n'est pas mon sujet sur le tatami. 

Je ne vois que deux types de personnes qui peuvent trouver un intérêt à chercher l'efficacité : les gens qui veulent agresser et ceux qui ont peur d’être agressés. En Aïkido, on reçoit surtout des gens de la deuxième catégorie. Or, pour être efficace, il faut être prêt à être blessé ou mourir à l'entraînement. Quand je vois des gens parler d'efficacité et qui portent des genouillères, coudières ou pansements, ça m’amuse. On travaille « efficace », mais il faut surtout faire attention au petit bobo là ou là. Tout ce qu'on fait en  travaillant l'efficacité en Aïkido, c'est se tordre les poignets et fantasmer, une situation idéale qui n’existe jamais dans la réalité. Peu de gens vont s’entraîner plus de 4 fois par semaine, et bien moins encore le font lorsqu’ils sont un peu malades, un peu blessés ou même juste surmenés, alors aller se battre à mort… Il faut rester sérieux.  
 

De plus, c'est une triste perte de temps si tu veux mon avis, surtout vu le faible nombre de personnes qui se font attaquer et dont les conditions d'attaques leur laissent la possibilité d'utiliser l'Aïkido. À part quand on se comporte comme un idiot dans un bar, on se fait rarement attaquer en un contre un, en ayant le temps de le voir venir et sans le désavantage provoqué par la présence d'une arme de l'autre côté. Donc, travailler 30 ans, 3 fois par semaine, se faire mal, avoir mal, tout ça juste pour se préparer à cette éventualité, ça ne me semble pas du tout intéressant ni productif. En général, quand malheureusement on se fait agresser, les agresseurs mettent toutes les chances de leur coté et on n’a rien le temps de voir venir ; ou bien alors, c’est qu’ils sont très nuls comme agresseurs et devraient changer de métier (rires)! Le reste du temps ; on a affaire à des combats de coqs dus à l’ego et qui pourraient être évités si l’un des deux partis était un peu plus malin. 
 

 

La peur au ventre quand on se bat pour de vrai, on l'a toujours. En progressant en Aïkido, je me suis aperçu que je me battais moins, jusqu'au jour où je ne me suis plus battu du tout. Sans m’en rendre compte, l'Aïkido et mes professeurs ont corrigé le petit con en moi, mais ils ne m’ont pas rendu invincible. 
 
Franchement, la démarche des gens qui vendent des cours de défense et encouragent le sentiment d’insécurité et de faiblesse me révolte. Je connais très bien certains enseignants, même au sein de ma propre organisation, qui sur leurs sites ou leurs prospectus font leur possible pour déclencher le sentiment d’insécurité avec des phrases du type « ne pensez pas que ça ne peut pas vous arriver » et en utilisant moult chiffres et statistiques pour vous convaincre a quel point vous risquez votre vie en allant acheter votre pain. On vous invente un problème pour vous vendre la solution. J’ai quand même vu une fois écrit : « ne pensez jamais que  vous ne risquez pas de vous faire violer juste parce que vous êtes moche », c’est véridique, je peux vous donner l’adresse (rires) !
 

L’Aïkido est un système d’éducation. Moi je préfère envisager l'Aïkido de son point de vue positif "se construire" que du négatif "se défendre". Il faut mettre en œuvre, via la technique, la construction et le développement de son propre corps ainsi que celui de son partenaire. Évidemment, pour arriver à ça, il faut un professeur pour guider vos pas. Moi j’ai eu la chance de rencontrer Philippe et même si la forme de mon Aïkido a été influencée par beaucoup d’autres enseignants, son fond a acquis une substance principalement grâce à Philippe. Je tiens d’ailleurs à le remercier ici, lui et Cyril car sans eux, je ne serais pas en train de dire ces choses, je ne serais jamais allé au Japon et je ne pratiquerais peut-être même plus l’aïkido du tout. Il m’est difficile d’exprimer à quel point je leur suis reconnaissant.

 

  
   

"Samedi, tu as insisté sur la relation de confiance qui doit s'installer, très rapidement, entre Tori et Uke. Cela suppose de vaincre certaines réticences d'être malmené, voire des craintes réelles en ce qui concerne les blessures. En même temps, personne n'avoue vouloir  faire "de l'Aïkido de fillette " !


- De toute façon, on est toujours la danseuse de quelqu’un...

Il faut supprimer la peur.  On travaille dans le "et si"... et si ça m'arrivait? Et si on m'attaquait ? Alors, je ferais ça, ou ça ou ça... Pour moi, c'est passer 6-8h par semaine pendant 10 ans à s'entraîner à cause d'un sentiment paranoïaque et de la peur qu’on a au ventre. 
 

On est vraiment pleins de paradoxes. On pratique l’Art de la paix, mais on se fait mal. On se détruit les poignets, mais on n’a pas surtout pas le droit de se mettre des droites en pleine figure. Je ne sais pas si je devrais dire ça, mais un exemple tout récent me semble lourd de sens et m’a grandement choqué.  Je rendais visite au dojo d’un ami enseignant qui allait bientôt se marier. De suite, il m’annonce : « désolé, ma fiancée et mon père ne pratiqueront pas cette semaine, car ils ne veulent pas se blesser avant le mariage ». J’étais littéralement sans voix. Mais de quelle façon peuvent-ils donc bien pratiquer pour avoir peur à ce point de la blessure, et ce, dans leur propre dojo !! J’étais vraiment très déçu et très triste d’entendre ça.
 

Ça ne me dérange pas du tout que quelqu’un m’accuse d’avoir un Aïkido qui ne « marche pas ». Quand un élève vient me voir et me demande si ce que j’enseigne marche dans la rue, je réponds que je ne sais pas. A mon, avis, si on veut être bon dans la rue, c’est dans la rue qu’il faut aller s’entraîner ! On ne devient pas-bon au foot en faisant du ping-pong, si ? Cela dit, j’ai toujours eu ce genre de commentaires sur l’efficacité de la part de gens qui ne s’étaient jamais battus de leur vie… Les autres commentent rarement à ce niveau, ils restent où ils partent, mais ne disent rien, ils savent. 
 

Moi je prends des gens qui viennent avec des peurs et des complexes, car je pense que s’ils étaient bien dans leur peau, ils ne passeraient pas un temps précieux à pratiquer un Art Martial, mais exerceraient leurs désirs créatifs à la peinture ou bien apprendraient une langue étrangère, ou d’autres choses plus productives... Alors, j’essaie d’enlever à mes élèves la peur de l’autre via une relation de confiance avec moi et avec leur partenaire. On dédramatise le contact avec l’autre et on change de partenaire le plus souvent possible pour « toucher » tout le monde et ne pas se retrouver avec des partenaires « préférés ». 
 

Quand j’ai ouvert mon dojo en plein centre de Dublin, je savais que j’aurais beaucoup de curieux ; des gens de toutes les classes sociales, toutes les nationalités et de qualités physiques très différentes. Le défi que je m’étais fixé était de donner leur chance à tous ces gens-là, pas seulement aux plus talentueux ou aux plus forts, mais sans ne jamais rendre l’entraînement « facile ». Deux ans plus tard, cette diversité est toujours là. J’ai fréquemment autant de femmes sur le tapis que d’hommes et malheureusement, ce n’est probablement pas dû à ma belle gueule (rires). Le colosse polonais et la petite française sont toujours sur le tapis et ils s’entraînent comme des fous, se comprennent sans rien dire et se font une confiance absolue. Ai-je vraiment besoin d’en dire plus (rires)?


Quand ils sortent de chez moi, je veux que les gens se sentent bien. C’est peu, mais c’est déjà énorme.

   

 

 
 

"Tu as parlé de "force" pendant ton cours. Je suppose que tu ne faisais pas référence à la force physique, les gros muscles et tout ça  ;-) ? 
 

- Sisi ! Surtout en ce moment, je prépare les gens à aller se montrer sur la plage (rires).  Sérieusement, on s’efforce de devenir fort en Aïkido afin d’avoir le courage de laisser entrer l’autre. Certaines fois, pourtant, l’autre profitera de notre confiance pour nous nuire. Pourtant, si on est assez fort, si on s’est suffisamment entraîné, on devrait pouvoir passer outre ces mauvaises expériences. De toute façon, les bénéfices d’une attitude ouverte compensent plus que largement les éventuelles déceptions, un peu comme en amour...
 

Au début, on se construit un mur pour se protéger physiquement ou mentalement, mais rapidement, on s’aperçoit qu’être vraiment prêt et fort, c’est en fait avoir le courage de détruire ce mur si difficilement construit et oser sortir et aller vers l’autre.

 

 
 

"Un message stimulant que tu as fait passer c'est : essayer, tentez, osez, tant pis si vous vous plantez !  
 

- Pour moi, progresser c’est apprendre à faire des erreurs. Là-dessus, Cyril (Lagrasta) m’a beaucoup aidé à dédramatiser l’erreur. Je fais des tonnes d’erreurs et j’espère que même les plus hauts gradés en font aussi un peu, car sinon, ça veut dire qu’ils ne progressent plus et s’ils ne progressent plus, qui suivra-t-on quand on sera 6e dan ? Dans le dojo, à l’inverse de la rue, on a le droit (et le devoir) de faire des erreurs, même quand on enseigne. On doit travailler trop fort, trop près, trop vite, car sans cette prise de risques, on reste dans sa zone de confort et on ne progresse pas. Quelqu’un comme Miyamoto Shihan est pour moi une grande source d’inspiration. Il prend n’importe qui, il expérimente sur tout le monde, il fait des erreurs (même en démos) mais il s’en fiche. Cela révèle pour moi une grande maturité, une grande confiance en soi. Il assume totalement sa recherche et ses erreurs, son Aïkido est vraiment vivant, pas figé. 

      
 

      
"Mais alors comment gérer ses erreurs ? Les erreurs de l'autre ?

- Gérer ses propres erreurs, c’est déjà pas mal. En tant qu’Uke, je ne bloque jamais une technique, même si elle me semble mauvaise. Elle pourrait bien me paraître mauvaise uniquement à cause du fait que je ne suis pas habitué à cette façon de faire. De toute façon, ce n’est pas à moi de juger ou corriger, mais au professeur qui fait cours. Moi, je mets mon corps à disposition pour que Tori exécute la meilleure technique qu’il puisse. Il faut qu’avec moi, il arrive à faire sa plus rapide, sa plus précise, sa plus forte technique. Mon ukemi doit juste me permettre de le laisser expérimenter au maximum en me garantissant à moi, la sécurité. Évidemment, on ajuste le degré de présence et on se fait plus lourd quand on travaille avec des gradés, mais l’idée est la même. 
 

Quand quelqu’un me résiste, je ne persiste pas jusque dans la douleur. J’essaie via le mouvement de corriger le tir, mais faire mal parce que quelqu’un résiste me semble bien futile. C’est très frustrant parfois, mais visser un partenaire, même récalcitrant ne nous fait pas franchement avancer. Il faut apprendre à perdre, mais ne jamais abandonner. 
 
Face à l’échec ou l’adversité, on s’entraîne juste davantage pour trouver le placement ou le timing judicieux pour éviter d’avoir recours à la douleur ou la contrainte. Enfin, souvent, on a tendance à punir un partenaire pour une erreur que l’on a commise soit même. Il a mal chuté ou n’a pas bougé comme je voulais alors je vais le « serrer » sur l’immobilisation… Comme dans la vie, en Aïkido, si on ne se contrôle pas, on se retrouve à recourir à la violence lorsque l’on n’arrive plus à s’exprimer ou à communiquer. C’est à ça qu’il faut faire attention.
 
Je dis toujours à mes élèves que quand un partenaire les malmène ou résiste, ils doivent se relever et réattaquer sans relâche, jusqu'à ce que leur partenaire demande à faire une pause. C’est ça la vraie victoire, et c’est accessible à tout le monde si on s’entraîne bien. Je veux que mes élèves soient capables de tout subir et tout accepter de tout le monde. 
 

Dernièrement, un de mes élèves qui a commencé il y a à peu près deux ans avec moi est allé au Japon, seul. Il est allé s’entraîner à l’Aïkikaï quotidiennement et est allé directement à l’étage du dessus, au cours avancé. Bien sûr, techniquement, il faisait ce qu’il pouvait, mais il a transpiré et fait transpirer ses partenaires. Quand j’ai su ça, je n’ai jamais été aussi fier et heureux d’être enseignant ! Le peu que je lui ai appris lui a permis d’aller pratiquer et se faire plaisir, je pense donc avoir fait mon travail à peu près correctement.  


 

"Tu nous a présenté un cours très tonique ; exiges-tu toujours beaucoup de tes élèves ? 

- J’ai un seul mot d’ordre sur le tapis ; que je pratique avec un 6e dan à Tokyo ou un 6e kyu à Dijon, au moins un de nous deux doit arriver à sa limite. Si je suis plus expérimenté, je pousserai mon partenaire jusqu’au point limite physique, mental ou technique, mais bien sûr sans aller au-delà. Si je suis moins gradé, je ferai mon maximum pour aller à ma propre limite, proposer à cette personne le meilleur de ce que je peux faire, ne jamais m’économiser et si je suis sur le point de tomber ou vomir sur le tapis, j’ai réussi !


Je ne pense pas être exigeant ou sévère. Les élèves ne sont pas bêtes, s’ils te voient tout donner, être à fond, ne rien garder pour toi, ils se mettront naturellement sur le même standard et feront automatiquement leur maximum.





Merci Guillaume d'avoir partagé ta vision de l'Aïkido avec nous.
Bon vent à toi au Japon, et comme on dit par ici :
"à la revoyotte" ! 

      

Guillaume publie des articles sur le Aïkido Journal de Stanley Pranin :
www.aikidojournal.com
et sur son blog : http://www.guillaumeerard.com.
 

Une vidéo de ce cours figure sur You Tube :
http://www.youtube.com/watch?v=82l_GvDElIo
 

Rédigé par gonojukan

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