Aïkido et écologie : une difficile harmonie ?

Publié le 14 Avril 2010

Article publié par Aurore


D'après l'article "Ecolo Aïkido" publié par Stéphane Crommelynck du Sakura Dojo sur le blog du Sakura -

Avec son aimable autorisation.


L'Aïkido est souvent défini comme une voie permettant d'éduquer l'homme à se comporter en accord avec le monde dans lequel il évolue, et notamment avec les principes fondamentaux de la Nature. Un des buts supérieurs de l'Aïkido est la recherche de l'harmonie et l'inscription de l'homme dans l'entièreté du monde. Apprendre à vivre en harmonie avec le monde... sur des tatamis issus de l'industrie pétrolière ? Dans les keikogis blanchis au chlore ? Avec des bokken favorisant la disparition des orangs-outans ? Misère !! Je vous invite à lire les propos qui suivent, rédigés par un collègue éclairé...


 

L'Aïkido, activité écologique ?

"Voilà bien un drôle de thème vous direz-vous en lisant le titre de cet article. Mais à l’heure à la planète souffre de par nos turpitudes, nous sommes là pour poser toutes sortes de questions, même celles qui paraissent absurdes.  A priori, on peut penser que oui, l’Aikido est un art écologique dans la mesure où il n’est pas mécanique, ne nécessite pas de moteur ou d‘énergie polluante. De la sueur oui, de l’huile de coude en grande quantité également, mais pour le reste ce n’est pas une activité polluante. Nos armes sont sans gaz à effets de serre ni explosion, et nos tenues sont en coton. L’aïkidoka peut donc se dire en toute bonne conscience qu’il respecte son environnement. De plus, la compréhension des rythmes de la nature, de l’énergie, du corps et les messages de paix et de bien-être véhiculés par cet art martial font de l’aïkidoka une personne sensible à la beauté de la nature. Toutefois, si on creuse un peu plus loin on s’aperçoit que le tableau n’est pas si idyllique qu’on le voudrait croire. Commençons par notre équipement.

 

Des tatamis si pratiques...

Les tatamis que nous utilisons sont en mousse expansée, avec revêtement synthétique ou en coton, le tout gaiement bariolé de couleurs vives. Ces mousses sont bien loin des tatamis en paille, fragiles certes, mais au moins 100% naturel. Les mousses sont des dérivés de produits pétroliers. De l’extraction au raffinage, de la transformation du produit brut en matière synthétique, de la mise en forme par thermoformage -qui nécessite de l’énergie pour chauffer- en passant par l’utilisation de teintures chimiques, on ne peut pas dire qu’il s’agisse ici d’un produit écologique, bien au contraire. On se trouve là dans l’un des pires produits qui puissent exister, surtout qu’il n’existe aucune filière de recyclage pour ces matières. Il faut les jeter ou les brûler, induisant ainsi d’autres comportements polluants.


Le bokken : une arme contre les orangs-outans ?

Passons aux armes en bois. Le Japon a perdu tellement de forêts que le fameux « chêne japonais » est strictement contrôlé et que seule une minuscule portion des arbres fait l’objet d’un droit d’exploitation.

Nos bokken, jo et tanto sont depuis bien longtemps issus des arbres d’Indonésie ou des Philippines, achetés par des compagnies à Hong-Kong, travaillés en Chine ou à Taïwan, puis exportés au Japon où ils reçoivent une étiquette « Made in Japan » (ils sont quand même de qualité supérieure aux autres car le bois est bien meilleur). La croyance en ce label est donc un leurre, car aujourd’hui plus personne n’utilise du bois du Japon (trop cher) ni la main-d’œuvre japonaise (trop chère également), à l’exception d’une poignée de petits artisans qui font de la résistance. Mais il ne représente tout au plus que 1% du marché mondial. En commandant ces armes, un aïkidoka participe donc (certes à petite échelle) à la déforestation dramatique de l’Asie du Sud-est, à l’exploitation de main d’œuvre et à la pollution générale à grand renfort de transports maritimes pour le bois brut (1er voyage), le bois usiné en machine (2e voyage) le produit manufacturé (3e voyage) et son exportation dans le monde (4e voyage).


Un kimono plus blanc que blanc 

Les keikogi sont en coton. Ça au moins c’est écolo, me dira-t-on. Rien n’est plus faux ! Le plan de coton épuise rapidement le sol où il est planté et nécessite donc des engrais dès sa deuxième année. Le cotonnier connaît un certain nombre de maladies ou de parasites, comme le faux mildiou et bien d’autres, contre lesquelles il faut pulvériser des pesticides. Il faut savoir qu’un plant de coton épuise le sol où il est planté en 10 ans et qu’aucune culture n’est possible à sa place avant quelques années. L’exploitation du coton africain et américain est, là aussi, affaire de grosses multinationales. Pour les Africains, les sols pauvres s’épuisent et les petits cultivateurs sont exploités par des cours du marché volontairement maintenus très bas. Pour les Américains, les grandes exploitations sont entièrement mécanisées, soit plus de pollution et un appauvrissement de la terre à cause du labourage, qui doit être suppléé par des engrais. L’industrie du coton est également très polluante, car on utilise des produits corrosifs pour passer de sa couleur naturelle blanc-jaune à une couleur blanche immaculée. Sans parler des quantités d’eau utilisées qui provoquent la pollution des rivières.

Enfin, il faut penser à nouveau aux transports maritimes, à la confection des keikogi (surtout en Chine et au Vietnam), à l’exploitation des ouvriers après celles des cultivateurs, à la réexpédition des produits finis pour l’exportation à travers le monde. On ne peut pas décemment se glorifier de nos keikogi.  J’ai eu il y a peu l’idée de me lancer dans la confection d’une ligne de keikogi en coton bio, j’ai trouvé un fournisseur de cette matière en Belgique mais encore faut-il être sûr d’avoir une clientèle attirée par ce produit car forcément le coût en sera plus élevé. Bon, j’y réfléchis encore et il faudrait aussi que je trouve des investisseurs aimant mettre leur argent dans de tels nobles projets (ce n’est pas gagné ;O)).


À notre équipement on peut ajouter notre comportement individuel, comme le déplacement en voiture vers son dojo. Pas terrible pour la planète tout ça...


Après ce court, mais terrible constat, que faire ? Faut-il arrêter la pratique des arts martiaux en général ? Clairement, la réponse est non, la solution n’est pas dans l’arrêt de nos pratiques martiales, mais dans la prise de conscience de notre consommation autour de notre pratique. A l’avenir, nous devons devenir des pratiquants éco-responsables tout comme nous sommes en voie de devenir des éco-citoyens. Il faut, tous ensemble chercher des solutions alternatives."

 

Merci Stéphane pour cette analyse inhabituelle et malheureusement pertinente de notre pratique martiale...

Lien vers le Sakura Dojo : link


Rédigé par gonojukan

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