L'importance du regard en Aïkido

Publié le 29 Novembre 2012

Article écrit par Aurore

 

En Aïkido, le placement du corps a une grande importance dans la construction juste des techniques. Les répères sont multiples : placement des hanches tout d'abord, des épaules, du regard, notamment. Un regard bien placé concorde avec un corps centré et une action orientée sur Uke. Mais que regarder ? Et comment regarder ?

 

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Le débutant ne se pose pas tant de questions : souvent il regarde ses mains, alors qu'elles sont, comme d'habitude, au bout de ses bras ! Par cette aide, il essaye de comprendre visuellement ce qu'il ne perçoit pas proprioceptivement. La vue devient alors une béquille sensorielle, outil de choix pour tenter de démêler la "soupe de mains" afin de réussir la clé montrée par le professeur. Toute son attention passe alors par ses yeux au détriment des autres sens, et tout son corps se recroqueville autour de l'action regardée. Si c'est une étape normale dans la progression, on comprend que rapidement elle induit une forme de corps incompatible avec l'Aïkido : le regard sur les mains, le buste penché en avant, le thorax fermé donnent une attitude générale tombante et une intention qui ne peut se diriger sur Uke.

 

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Le pratiquant confirmé, aux sensations tactiles mieux exercées, aura de moins en moins besoin de cette aide visuelle pour objectiver ses mouvements. Les informations données par son toucher au niveau des points de contact avec Uke, par sa proprioception globale qui le renseigne sur la position de chaque partie de son corps dans l'espace, lui suffiront à rectifier les ajustements nécessaires. C'est là qu'il devient intéressant d'observer ce que les pratiquants font de leur regard.

Il y a ceux (et c'est souvent la majorité), qui n'accordent aucune attention particulière au regard, leurs yeux se promènent sur l'environnement au gré des événènements : Uke, le kamiza, les autres pratiquants, leurs mains, le professeur... Lorsqu'il n'y a rien à regarder, leur regard se met en veille et devient tombant, dirigé vers le tatami à leurs pieds, entraînant avec lui tout le haut du corps dans ce basculement en avant, à l'image des débutants cités plus hauts. 

 

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 Il y a ceux, qui, totalement concentrés intellectuellement sur leur technique, regardent fixement dans le vide, comme si risquer de voir quelque chose perturberait à coup sûr leur intense réflexion. Ces pratiquants s'enferment dans un schéma pré-établi et suivent mentalement une recette : j'avance mon pied extérieur, je pivote, j'attrape le coude... Encore une fois, étape normale de la progression, cette façon de regarder donne des pratiquants souvent raides et surtout peu adaptables en cas de surprise de la part de Uke, ce qui d'un point de vue martial est une catastrophe.

Il y a ceux qui, extrêmement à l'écoute de leurs sensations, ont un regard qui semble vide puisque qu'ils regardent en fait à l'intérieur d'eux-mêmes. Uke, au bout de leurs bras, n'est qu'un élément sensoriel parmi d'autres. Le contact avec le partenaire ne s'établit pas et c'est un Aïkido pauvre et auto-centré qui se développe, à l'image d'un kata. Ponctuellement, ce type de regard est très bénéfique car il permet de se recentrer sur soi, le temps d'un passage technique difficile, ou d'une auto-évaluation. 

 

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Il y a ceux pour qui au contraire, Uke revêt une importance si capitale qu'ils ne le quittent pas des yeux, leur regard cherchant à tout instant à capturer celui de leur partenaire, pour prouver leur attention, leur détermination. Souvent ceux-ci exigent d'Uke le même engagement visuel et rappellent à l'ordre celui qui ne tourne pas pleinement son visage vers le leur. A ceux-là on a fait prendre conscience de l'importance du regard, mais est ce vraiment la bonne façon de l'utiliser ? Dans les relations sociales animales, un regard intense droit dans les yeux est toujours synonyme de provocation, c'est une communication non verbale agressive. Notre espèce ne fait d'ailleurs pas exception à cette règle innée, et les combattants de MMA jouent beaucoup de ce regard de défi avant d'entamer le combat. Pourtant, utilisé avec parcimonie, il permet de rendre plus concret son Uke, de l'interpeller et de l'inciter à communiquer.

 

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Il y a ceux qui préfèrent regarder là où leur déplacement va les conduire la seconde suivante : ils regardent l'avenir. C'est cette orientation du regard qui est privilégiée aussi en conduite automobile (on regarde la sortie du virage dans lequel on est engagé) ou en équitation : le regard se porte sur l'obstacle suivant à franchir, modifiant l'assiette et le subtil déplacement du poids du corps indique instantanément au cheval la direction à prendre. Ce travail est sans nul doute intéressant pour créer la dynamique du mouvement... à condition de bien cibler l'avenir regardé : comme en voiture, regarder quelques mètres devant soi pour anticiper, soit, mais à un kilomètre ça ne sert plus à rien ! Utilisé sciemment pour initier le mouvement, il ne doit pas être utilisé sans discernement. L'Aïkido nécessite un peu de Carpe Diem et à fixer continuellement son attention sur l'avenir supposé d'une situation, on prend le risque de négliger les informations de l'instant présent. On l'utilisera donc dans les situations où on a besoin de favoriser la dynamique de la technique. 

 

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Il y a ceux enfin, qui "regardent sans regarder" Uke. Soit naturellement, soit après être passé par d'autres étapes dont ils ont vite compris les limites, soit parce que leur professeur leur a enseigné ce type de posture. C'est la direction de regard qu'il est bon de favoriser de façon globale, car elle laisse le corps et l'esprit dans une attitude disponible.


 

Une fois l'orientation globale du regard fixée, il reste à moduler le regard en lui-même. Selon son intensité et sa focalisation, le regard, pour une même direction donnée, peut varier selon trois grands niveaux : vague, doux ou perçant. 

Le regard vague rejoint celui des pratiquants autocentrés : il se perd dans le paysage et regarde sans voir l'environnement. Inutile, il ne sert ni à l'aïkidoka, ni à sa construction technique. Il n'est chargé d'aucune attention et d'aucune intention. Dans un contexte martial, il est pourtant regrettable de se priver d'un tel outil ! 

Le regard doux est celui qui "regarde sans regarder", ce qui est très différent du regard vague qui lui "regarde sans voir". Un regard doux est ouvert et disponible, reste attentif sans préjuger de ce qu'il rencontre, et participe au tri des informations utiles. Il embrasse un vaste ensemble d'éléments et permet la vision périphérique. C'est donc celui à privilégier ! 

Le regard perçant est celui "ne voit que ce qu'il regarde" : focalisé sur un point particulier, il permet une vision précise et complète d'un détail ou d'une situation. Absolument nécessaire ponctuellement, il est à utiliser en alternance avec le regard doux qui embrasse la situation globale. Utilisé exclusivement, il devient rapidement un carcan étouffant qui rétrécit le champ de vision, raidit le corps et étroitise l'esprit. 


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Il est utile de faire un petit exercice pour expérimenter les bénéfices du regard doux. Demandez à un partenaire de se placer face à vous, regardez le intensément en y concentrant toute votre attention (regard perçant). Après quelques secondes, sans modifier votre position ni le placement de vos yeux, efforcez vous de regarder votre partenaire en le replaçant dans le décor environnant, sans lui donner plus d'importance qu'aux autres éléments. Vous sentez vos muscles qui se relâchent au niveau de vos orbites, vos sourcils qui se défroissent, votre visage fermé qui s'ouvre, peut-être même vos épaules qui s'abaissent. Puis, sans rien modifier, demandez à votre partenaire de se déplacer lentement en arc de cercle autour de vous. Tout en regardant toujours devant vous, suivez tranquillement son déplacement (vision périphérique). Au moment précis où votre partenaire sort de votre champ visuel, demandez lui de s'immobiliser. Regardez-le alors directement sans bouger vos pieds : vous serez surpris de voir combien il vous faudra tourner la tête !

 

Le regard doux est un atout formidable pour renforcer sa perception de l'environnement, pour augmenter sa conscience et sa vigilance, qualités martiales indispensables. Le champ de vision plus large, l'amélioration de l'acuité et de l'attention, la diminution des tensions musculaires conduisent à une réactivité optimale et une fluidité de geste appréciable.


En Aïkido, le regard qui me semble le plus intéressant est donc celui qui combine une direction sur Uke et une intensité douce : dans la position naturelle à hauteur de ses propres yeux (donc, sauf différence de taille marquée entre les deux partenaires, globalement vers le visage de Uke), dans une sensation d'ouverture et de disponibilité. 

 

 

NB : les photos de l'article sont des simples illustrations et ne constituent aucunement des jugements de valeur.     

 


Rédigé par gonojukan

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