Un dojo innternachionôl !
Publié le 15 Juin 2009
- Effectivement ! Pour moi les mots, sur le tapis, ne servent qu’à se mentir à soi même et aux autres en déformant la réalité du mouvement. C’est aussi le principe du téléphone arabe : le professeur dit quelque chose que l’élève interprète et qu’il va ensuite re-expliquer à son partenaire en se basant sur l’erreur technique qu’il a perçue, puis le partenaire lui-même ne va pas toujours comprendre à 100% cette correction et peut être même mal la vivre... Si tu ajoutes la difficulté de pratiquer avec une personne de langue et culture différente, c’est la fin ! On ne se parle pas sur les tapis à Tokyo, alors je ne vois pas pourquoi on devrait palabrer en France sous prétexte qu’on parle tous la même langue.
Quand je viens en stage en France, je présente mon passeport irlandais. C’est très utile, car quand quelqu’un commence à me parler sur le tapis, je peux prétendre ne pas comprendre et ça m’évite d’avoir à endurer les monologues stériles (rires).
Sérieusement, je comprends tout à fait que les gens s’offusquent lorsque je ne leur réponds pas ou ne leur dis pas mon nom sur le tapis, mais je suis convaincu que quand on pratique bien pendant 5 minutes, quand on s’est réellement fait plaisir, cette mauvaise impression est bien vite oubliée et on sait alors vraiment à qui on a affaire. On peut ensuite parler de tout ce qu’on veut à la buvette après le stage.

"Comment te places-tu dans l'inévitable débat sur l"efficacité" de l'Aïkido ?
- Je n’y participe jamais. Je déteste et évite les discours sur l'efficacité ; ce n'est pas mon sujet sur le tatami.
De plus, c'est une triste perte de temps si tu veux mon avis, surtout vu le faible nombre de personnes qui se font attaquer et dont les conditions d'attaques leur laissent la possibilité d'utiliser l'Aïkido. À part quand on se comporte comme un idiot dans un bar, on se fait rarement attaquer en un contre un, en ayant le temps de le voir venir et sans le désavantage provoqué par la présence d'une arme de l'autre côté. Donc, travailler 30 ans, 3 fois par semaine, se faire mal, avoir mal, tout ça juste pour se préparer à cette éventualité, ça ne me semble pas du tout intéressant ni productif. En général, quand malheureusement on se fait agresser, les agresseurs mettent toutes les chances de leur coté et on n’a rien le temps de voir venir ; ou bien alors, c’est qu’ils sont très nuls comme agresseurs et devraient changer de métier (rires)! Le reste du temps ; on a affaire à des combats de coqs dus à l’ego et qui pourraient être évités si l’un des deux partis était un peu plus malin.
L’Aïkido est un système d’éducation. Moi je préfère envisager l'Aïkido de son point de vue positif "se construire" que du négatif "se défendre". Il faut mettre en œuvre, via la technique, la construction et le développement de son propre corps ainsi que celui de son partenaire. Évidemment, pour arriver à ça, il faut un professeur pour guider vos pas. Moi j’ai eu la chance de rencontrer Philippe et même si la forme de mon Aïkido a été influencée par beaucoup d’autres enseignants, son fond a acquis une substance principalement grâce à Philippe. Je tiens d’ailleurs à le remercier ici, lui et Cyril car sans eux, je ne serais pas en train de dire ces choses, je ne serais jamais allé au Japon et je ne pratiquerais peut-être même plus l’aïkido du tout. Il m’est difficile d’exprimer à quel point je leur suis reconnaissant.
- De toute façon, on est toujours la danseuse de quelqu’un...
Il faut supprimer la peur. On travaille dans le "et si"... et si ça m'arrivait? Et si on m'attaquait ? Alors, je ferais ça, ou ça ou ça... Pour moi, c'est passer 6-8h par semaine pendant 10 ans à s'entraîner à cause d'un sentiment paranoïaque et de la peur qu’on a au ventre.
On est vraiment pleins de paradoxes. On pratique l’Art de la paix, mais on se fait mal. On se détruit les poignets, mais on n’a pas surtout pas le droit de se mettre des droites en pleine figure. Je ne sais pas si je devrais dire ça, mais un exemple tout récent me semble lourd de sens et m’a grandement choqué. Je rendais visite au dojo d’un ami enseignant qui allait bientôt se marier. De suite, il m’annonce : « désolé, ma fiancée et mon père ne pratiqueront pas cette semaine, car ils ne veulent pas se blesser avant le mariage ». J’étais littéralement sans voix. Mais de quelle façon peuvent-ils donc bien pratiquer pour avoir peur à ce point de la blessure, et ce, dans leur propre dojo !! J’étais vraiment très déçu et très triste d’entendre ça.
Ça ne me dérange pas du tout que quelqu’un m’accuse d’avoir un Aïkido qui ne « marche pas ». Quand un élève vient me voir et me demande si ce que j’enseigne marche dans la rue, je réponds que je ne sais pas. A mon, avis, si on veut être bon dans la rue, c’est dans la rue qu’il faut aller s’entraîner ! On ne devient pas-bon au foot en faisant du ping-pong, si ? Cela dit, j’ai toujours eu ce genre de commentaires sur l’efficacité de la part de gens qui ne s’étaient jamais battus de leur vie… Les autres commentent rarement à ce niveau, ils restent où ils partent, mais ne disent rien, ils savent.
Moi je prends des gens qui viennent avec des peurs et des complexes, car je pense que s’ils étaient bien dans leur peau, ils ne passeraient pas un temps précieux à pratiquer un Art Martial, mais exerceraient leurs désirs créatifs à la peinture ou bien apprendraient une langue étrangère, ou d’autres choses plus productives... Alors, j’essaie d’enlever à mes élèves la peur de l’autre via une relation de confiance avec moi et avec leur partenaire. On dédramatise le contact avec l’autre et on change de partenaire le plus souvent possible pour « toucher » tout le monde et ne pas se retrouver avec des partenaires « préférés ».
Quand j’ai ouvert mon dojo en plein centre de Dublin, je savais que j’aurais beaucoup de curieux ; des gens de toutes les classes sociales, toutes les nationalités et de qualités physiques très différentes. Le défi que je m’étais fixé était de donner leur chance à tous ces gens-là, pas seulement aux plus talentueux ou aux plus forts, mais sans ne jamais rendre l’entraînement « facile ». Deux ans plus tard, cette diversité est toujours là. J’ai fréquemment autant de femmes sur le tapis que d’hommes et malheureusement, ce n’est probablement pas dû à ma belle gueule (rires). Le colosse polonais et la petite française sont toujours sur le tapis et ils s’entraînent comme des fous, se comprennent sans rien dire et se font une confiance absolue. Ai-je vraiment besoin d’en dire plus (rires)?
Quand ils sortent de chez moi, je veux que les gens se sentent bien. C’est peu, mais c’est déjà énorme.
"Tu as parlé de "force" pendant ton cours. Je suppose que tu ne faisais pas référence à la force physique, les gros muscles et tout ça ;-) ?
- Sisi ! Surtout en ce moment, je prépare les gens à aller se montrer sur la plage (rires). Sérieusement, on s’efforce de devenir fort en Aïkido afin d’avoir le courage de laisser entrer l’autre. Certaines fois, pourtant, l’autre profitera de notre confiance pour nous nuire. Pourtant, si on est assez fort, si on s’est suffisamment entraîné, on devrait pouvoir passer outre ces mauvaises expériences. De toute façon, les bénéfices d’une attitude ouverte compensent plus que largement les éventuelles déceptions, un peu comme en amour...
Au début, on se construit un mur pour se protéger physiquement ou mentalement, mais rapidement, on s’aperçoit qu’être vraiment prêt et fort, c’est en fait avoir le courage de détruire ce mur si difficilement construit et oser sortir et aller vers l’autre.
"Un message stimulant que tu as fait passer c'est : essayer, tentez, osez, tant pis si vous vous plantez !
- Pour moi, progresser c’est apprendre à faire des erreurs. Là-dessus, Cyril (Lagrasta) m’a beaucoup aidé à dédramatiser l’erreur. Je fais des tonnes d’erreurs et j’espère que même les plus hauts gradés en font aussi un peu, car sinon, ça veut dire qu’ils ne progressent plus et s’ils ne progressent plus, qui suivra-t-on quand on sera 6e dan ? Dans le dojo, à l’inverse de la rue, on a le droit (et le devoir) de faire des erreurs, même quand on enseigne. On doit travailler trop fort, trop près, trop vite, car sans cette prise de risques, on reste dans sa zone de confort et on ne progresse pas. Quelqu’un comme Miyamoto Shihan est pour moi une grande source d’inspiration. Il prend n’importe qui, il expérimente sur tout le monde, il fait des erreurs (même en démos) mais il s’en fiche. Cela révèle pour moi une grande maturité, une grande confiance en soi. Il assume totalement sa recherche et ses erreurs, son Aïkido est vraiment vivant, pas figé.
- Gérer ses propres erreurs, c’est déjà pas mal. En tant qu’Uke, je ne bloque jamais une technique, même si elle me semble mauvaise. Elle pourrait bien me paraître mauvaise uniquement à cause du fait que je ne suis pas habitué à cette façon de faire. De toute façon, ce n’est pas à moi de juger ou corriger, mais au professeur qui fait cours. Moi, je mets mon corps à disposition pour que Tori exécute la meilleure technique qu’il puisse. Il faut qu’avec moi, il arrive à faire sa plus rapide, sa plus précise, sa plus forte technique. Mon ukemi doit juste me permettre de le laisser expérimenter au maximum en me garantissant à moi, la sécurité. Évidemment, on ajuste le degré de présence et on se fait plus lourd quand on travaille avec des gradés, mais l’idée est la même.
Dernièrement, un de mes élèves qui a commencé il y a à peu près deux ans avec moi est allé au Japon, seul. Il est allé s’entraîner à l’Aïkikaï quotidiennement et est allé directement à l’étage du dessus, au cours avancé. Bien sûr, techniquement, il faisait ce qu’il pouvait, mais il a transpiré et fait transpirer ses partenaires. Quand j’ai su ça, je n’ai jamais été aussi fier et heureux d’être enseignant ! Le peu que je lui ai appris lui a permis d’aller pratiquer et se faire plaisir, je pense donc avoir fait mon travail à peu près correctement.
Je ne pense pas être exigeant ou sévère. Les élèves ne sont pas bêtes, s’ils te voient tout donner, être à fond, ne rien garder pour toi, ils se mettront naturellement sur le même standard et feront automatiquement leur maximum.

"à la revoyotte" !
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